En glissements de surins.

 

Est-ce que le soir monte ?

Comme une lenteur de nappes basses, comme un dos de saurien dans une eau de présage.

D’abord les chevilles, aux cartilages de cigognes. Puis flanc contre flanc de cuisses, blanc et grains, dominos de frissons, et sexe saisi, et froid au ventre.

On arque la cheville, le souffle en ruptures, en bouffées de carotide, on vacille à la courbe du pied, et on hisse le front et les écarquillements aux vaines clartés.

Ou bien, le soir « tombe-t-il » ?

Avec ses lois de caractère et de gravité, ses méthodes à l’aplomb et ses manières de « c’est comme ça ».

Ce soir là allait recouvrir la terre du voile des replis, et la mer, et les hommes de toutes inclinations, guerrières comme cachotières, et les bêtes perdues et vouées à sa surface, et les morts qui n’en verraient rien mais le sentiraient comme un regard aux rhizomes nés dans les cryptes closes sur une peau de sommeil, blême aux entailles des désirs et des ires.

Comme l’annonce faite aux femmes qui scrutent un ciel de chaleur violine, par les signes des lignes muettes et retard, quand les grands oiseaux des hautes houles s’en rentrent.

Ce soir là, la mer ressassait au pouls du ressac sa grande ignorance du temps, elle étirait ses franges à hauteur de la toise et de la torpeur et les brisait en soupirs sur le sable.

Elle jouait du bout de ses bordures au jeu de suce, goûte, berce et recrache avec ce corps souple et sombre comme l’origine, ce corps docile au moelleux de mois de lune, mais tanné comme un siècle par les aléas d’un haut numéro de force sur les calculs et de la mauvaise pioche, un corps aux plis d’ange et aux vœux las, aux arqûres abolies et aux alanguirs, aux ondes d’algues longues, dans le bain des renvois, des bois de toutes flottaisons et des déchets de déluge.

La mer moussait sur les corps pour cacher qu’elle écume.

La mer, si sûre, intacte de toute rémanence de doute au trébuchet de sa chimie, si sûre de son vertige vertical, sans prises ni parois, matamore au grand contre-mensonge, gonflant selon ses humeurs ses souplesses de surface, mais si sûre de ses fosses de densités et de ténèbres, qui disputait son péril à son autre dimension, l’infini horizontal aux amers perdus, aux contours en esquives, en fantômes et en ombres, grand absorbeur de tout cri et de sa source, noyeur des paniques, avaleur du grand spectre des palpitations polymorphes, dans la posture sans butée de la longue patience, que ni les vivants, ni les pierres de dureté, ni les gaz, doux comme maléfiques, au jamais n’effleureront.

Et au loin, le soleil ! A l’amorce du bain de ses fusions, embrasait ces territoires de là-bas affolants et de quêtes perdues, inaccessibles même aux hydres des failles timides, aux silhouettes inconnues et disparues avant répertoire, aux poissons-baudroie des grandes hideurs et pourtant médusés, aux grands congres de fonds et de Septentrion, aux requins fâles des chasses esseulées, aux formes de vies faites de muscles d’eau aux doses de densité à la virgule déplacée, et aux êtres de voilements, fuyants à huit nages d’abîmes en abysses, entre l’air et les eaux rendues lourdes par les forces engagées pour éteindre les folles brûlures de l’astre sorcier, contre lui retournées.

Aux onguents des larmes noyées d’autant de corps bercés, de Jonas déglutis, de tous âges et de tous talents de forces, de fuites et de rêves trempés, aux paupières de sel scellées qui ne liront pas la fin.

Enfants entre les eaux et les bras des pères lâchant,

les bras des pères lâchant et malgré tout tenant,

les bras des pères lâchant et tenant jusqu’à l’ultime fibre de tenir,

tenant jusqu’à la supplication du dernier nerf, jusqu’au dernier éclat d’ongle rêvé en serres adamantes sur la petite manche du blouson, à la dernière dent en rivet de détermination sur les cols amollis, et les doigts qui glissent, et les cris rincés, en lames dans les vagues, en sang retourné et glacé, en échos muets, des mères en supplice.

En supplice devant le pire. Mais comment dire le pire ? le pire dans son absolue dimension de pire, sans vocable pour le dire, le pire, si sûr en son intime et son empire, le pire à sa racine carrée de pire.

Et les mères, prêtes à céder chairs, souffle et battements, et ventre au rang du sacré avec matrice et destin viscéral, à cette eau aux affamées infinies pour sauver ces vies portées au noyau, puis données et chétives sous le destin, qui s’en remettent en âme et en toute nudité et apprennent pour le compte l’acier de l’existence, plus terrible encore que les miracles de l’amour.

Et la mer, toute en sourire de flottaison dans ce soir qui, de tous bords, glisse sur le corps du monde et nous cerne.

Et nous laisse mi-calmes, mi-fragiles, enfin, dans une rectitude de place et de tenue sur la carte de toutes les chronologies et de tous les déserts, campés comme on peut sur le lopin, dans les girons ou la foison des sylves, ou sur les mornes et les rives, mais sur le lopin, à la croisée axiale des quatre points sidéraux et de l’orgue des fuites, presque en paix de tiédeur et d’abandon ou de costume de sagesse.

Et pourtant, sous les écrans d’opaque et de brume, sous les murs des malgrés ou les verrous d’airain, à l’abri de l’aigle de la conscience, juste dans l’arrière-zone de chacun… nous savons.

Nous savons à nos yeux de se clore jusqu’à l’aube.

A la ritournelle du soleil et de ses cécités, nous savons.

Nous savons notre bonne face de la chance, et son poids d’or dans la main serrée.

Mais nous savons que tournent les tours sous la grande équation… et que le nôtre rôde et s’en vient, en cercles de python ou en glissements de surins au delà du seuil, sans haine, ni gêne, ni sourire, il vient, au rythme sien, comptant les aubes et les soirs comme une poignée de vaguelettes.


gould

Une peau de paupière et un diamant de Gould

Cela devait.
La vieille dame est morte comme un rien, dans un linge de solitude et d’os et dans sa vieille robe de chambre usée à large col de plumes. Elle portait au doigt un magnifique diamant de Gould.
Des années déjà qu’elle rongeait ses souvenirs jusqu’au cartilage des pleurs, qu’elle suçait les petits restes froids de ses émois de femme et qu’elle gémissait l’assèchement de ses muqueuses et de ses rêves dans une hébétude de sel.
Plus de larmes au fragile, plus de sueurs à la lèvre, au duvet, au tendre des creux, plus d’afflux carmin et vacillant à la gêne des faces, plus de gorgées de pulpe, plus de cuisses aux signes haut-nichés et moites.
Ses yeux pleuraient des nœuds de vide.
Des années qu’elle flottait et se cognait aux souvenirs de bronze de la danse, grande pluvieuse de vie et de flux sur les très hautes terres des hautes raisons de l’existence, entre les chants du corps, de l’inconscience et du temps.
Ses yeux pleuraient une corde de pendu en mercure.
Puisse-t-elle!
La vieille dame est morte.
Puisse-t-elle, dans le sillage essoufflé du dernier souffle, glisser quelques pas de la danse d’antan vers ces cieux de hautes terres dans des grands vents de mouvements comme des fétus de pétrels à la falaise, avec la danse, dépouilleuse reine de ses oripeaux de vieille femme, oublieuse de tout poids quand le sang glisse à la tempe en grandes virgules de courants et de chants, à la valse des peaux vivifiées dans une tremblante équation de jubilation et de duende… et d’ivre mascarade.
Puisse-t-elle mettre souffle à terre dans ces derniers instants d’un au-delà de danse, traître et doux tyran aux onguents.
Mais la nuit rattrape. Et étend l’envergure et le poids de sa vérité de grand corps noir sans bordures. Et l’on comprend si bien, finalement, que tous ces petits pas s’accrochent d’effroi à ce rêve pâle de joli petit trépas avec menteuse refloraison de walhalla… pour mieux crier la naïve exorcisma contre la terrible partition de la plage noire et de son temps sans plus d’attentes, dans une matière nouvelle et effrayante, une matière comme un long bain dans un océan mort… la matière même du temps et de l’oubli.
Cela devait.
La vieille dame est morte dans une solitude d’os sorti de la langue et drapée dans sa vieille peau de paupière. Un diamant de Gould au doigt.
La danse comme le reste arrose la vie en surface.

souriceaupola1-poeme

…Segment de temps …

La cage cède ses jetées liquides dans une brûlure myope, le miel cède au cloaque et l’ouate archaïque et tiède scelle son rang de premier temps béni …
Le mensonge tombe. Lourd comme l’os de la vérité. La vierge enfance s’invente dans les choux rances des tendres peloteurs de fées et affûte les épines de la rose aux promesses éreintées.
Premier cri au harpon du jour, première froidure au derme de pétale pour caresse de l’aube et première tige qui fouille aux alvéoles les premiers déplis du souffle.  Et dans la béance oubliée des cuisses grasses, premiers souvenirs comme une entaille dans l’oubli au badigeon des larmes, des glaires, et des urines touillés dans son jus de vernix.
Et premier sang de femme au visage pour premier goût du monde avant le premier lait.
Ainsi le monde entame son augure, ouvre son envergure et le dôme des vouloirs de bonne volonté, mais creuse les fosses basses du terreau mort des possibles et lance les sens fluets et affolés-déjà à l’assaut des fragments de ce temps qui mise, dicte lois sur tous, lance osselets et doigts de dés, joue au talion comme au hasard, à qui perd meurt, remise et rafle, et ose ses préférences, ignorant la litanie des héraldiques suppliantes des petits fennecs aux pupilles de puits, des engoulevents de brindilles terrés à la feuille brune, des papillons de nuit en prière mimétique sous les ressacs ravalés de la panique, jusqu’à l’oblitération du corps.  Tout le bestiaire du vieux de Canaan,  avec leurs pupilles de pluie, leurs peaux de poisson de grottes, leurs ouvrages de cartilage… et chacun ses panoplies, son artifice, sa façon d’habiller les peurs jusqu’à la calcification, pour entrer chacun dans son segment de temps aux bornes inconnues sans plier trop vite sous les ronces de ses vents et de ses tremblements, tremblant en pietà la posture du monde.
Trois souffles à peine et tout juste trois pichenettes de lumière et l’on porte en fagots de plomb déjà, sur la nef du dos, le chapelet des carcasses de l’Histoire et des familles.
Ô, goulées mirageuses. Le père de mon père mort de cajole à la soif ! D’échine courbe et perdue à cette soif repetita venue de strates indéchiffrables, une soif sans soif, qui vous suce, à cadences, depuis vos marais asséchés, vos chairs poreuses, depuis les zones de moelle, le nœud de gravité, depuis le muscle du sang, une soif qui vous ferait aboyer, miauler sous des jets de crache, lécher des ongles d’équarisseur, des caries de croque-mort-de-faim de Bénarès… pour de si tristes  rasades.  Une soif à attraction de pleine lune, à aspiration de folle marée de ventôse, une soif siamoise des âcres reflux de cette nuit noire d’été noir, ô cette nuit noire de ce temps, depuis sangsue à l’os, crocs au rachis, où maraudent dans les assoupissements les peurs et les ruades borgnes avec scansions des souvenirs bruts et sauvages de la chasse. La chasse à l’aide à perdre haleine dans les ruelles, ô mon père, comme à courre, qui est la bête? à perdre le lexique de la vie, ô mon père, et le tien, à l’article de la fin, et toi, chasseur frêle à l’élixir, à la potion, à la mémoire, à l’infini. En vain.
Et sa mort qui te laisse sa mort en couvade ad vitam…et de si tristes rasades aux promesses fardées….et des goulées mirageuses de noyade.
Et la mort encore! avait pondu dans les chairs du père de ma mère, égrenant nécroses et foyers d’ecchymoses, salives aux inocules, psalmodiant le décompte sous la croix, se pourlèchant neuf fois trente jours, toutes gencives dehors, et levant butin peu après mon premier soleil, cul et cris dans ce vieux chou à talures et tavelures, assez goûtu pour cette soupe où les rêves cuisent et confisent en résidus de fèves, et les insouciances réduisent, épaisses, en mauvaise patience. Et l’aïeul, sous les pinces, comme nu sur une table froide, sous les néons et la méthode, hébété du vertige de ses besoins d’amour et des affres du seul, sous ces pinces qui lui ôtent des flancs, pelotes de chair et filaments de souffle, tenait dans ses derniers bras maigres à peau de crêpe suzette diaphane aux veinules, sa fille qui portait la vie en creux et en abîme,  mais l’outre-tombe en poids de poutre sur les épaules, en charnière, formant croix de silhouette, coite, faussement musclée par son silence et les laves de peines ravalées et les ruisselances bues de ses pleurs.
Soldate sans voix de sa vie, mais pétrifiée par le marbre de l’ordre du monde.

A l’orée de ces jours primitifs bordés au moelleux, vêtus tièdes au crochet, ces jours aux teintes pâles, chaussons et girafons, aux lignes de vie gorgées de talc, aux peluches chamaniques et aux tristes Mickeys, il y a, sous les pluies de regards, sous le doux des gorges et des poitrines, il y a le bloc du legs des pères et la coulée de l’offrande des mères, en tranches brouettées de ciment vivant, humus au mercure, à la source de chaque ampleur et de chaque pesanteur, ô, petit chou, petite chose dans son chou rance à l’empire du poids et des lois de la physique des familles, chargées de dons et grandies des substrats.
Puis vient l’heure des pas. De ce petit pas de plus sur le vertige de la branche ou du piton. Plutôt mourir ! Prendre le concave, la pente, le vent. Ou la mer, plate comme scélérate, mais qui couve ses lames de profondes humeurs et vortex et gouffres d’appétit. Et n’offre, dans les lumières insondables de son brasillement, aucun reflet de paix posée sur la faïence….S’il vous plaît…juste un petit morceau de paix posée sur la faïence, juste à côté du sucre et du gâteau…
Alors… on détord les nerfs et les doigts le temps de brûler des bouquets de cierges sous la voûte, on serre ventre comme un nœud et poing sur dent de lait, on arme son moins frêle sourire et l’on raidit son regard aux arides. Mais l’on sent dans la gorge l’autre chemin des larmes. Et puis, aux abords de la tangue fatale, tout à l’abrupt de l’occiput, de la cambre des lombes et du tendon, vibre, oscille et sourdine la grande ligne de défaille, comme une longue ravine des tremblements et des peurs.
On entre dans le rôle, on façonne, caparaçon de parades et de parures, tout un barda, et chacun sa kermesse, sa bonimenterie avec engorgements d’âcres vins, de sirops vertigo ou de ferments d’anis, ses gorgées de folies en échappées, en spirale, en drames, ses piluliers de joies et de rires raides, son ordonnance des oublis et ses frayeurs marranes, et parfois, créature pour la vie, avec juste sa peau sur la peur, on se glisse, on s’agenouille sous les rémiges de Dieu !
Mais s’il vous plaît…un petit fragment de paix sur la faïence…juste une paix, une petite paix glissée sous chaque pas, comme une paume sur les angles du chemin.
…Mais la paix, c’est dans la tombe, m’a-t-il dit…
alors, voceri pour les vivants !… et vogue la vie sous les vents et les vagues de ton segment de temps.

poeme_sous_la_grande_voute

Sous la grande voûte soir

C’est une peur qui gravite en ressac des maraudes, à l’aimant des vivants, et méandre sa ritournelle prognathe de grand chien noir sadien.
Les soirs de soir profond, elle rascasse la chair au tendon et bave à dolor ses poudrées d’effets retards, elle germine sous la langue ses brandons qui déflagrent en brûlure au creux de l’hébétude d’un plexus au soleil défaillant.
Une peur qui grave au froid du canif son sourire vinaigre aigu sur le tendre des paupières
et insémine tout son soi de hurlements muets à l’à-pic de face de la face nord, criant son rebours, aboyant sa misère de pavot, rageant sa nature tombée à l’étrille des plumes noires.
A la mémoire,
la mort du petit chat linceule le premier âge-déjà.
A la mémoire,
je le vis tombé soc sous la croque d’un moins phalène du cru qui poursuivit chemin de son pas ainsi-va.
On meurt à moins.
D’une fracture de confiance, d’une mort-oubli-dans-la-semaine, d’un déni (amanite) de la vie à l’étal, d’une céphalée de têtes creuses de tant d’icis, mais rases de là-bas venteux qui s’empierrent.
Pas de battues, de balle d’argent comme murène à culasse, de souvenance ex-voto, pas d’oraisons, non plus, à la hampe des grands souffles qui démâtent razzia et voceri, et pas de paumes ointes au marbre des paupières.
Car on meurt à moins.
D’une hasarde de mauvais caillou, d’un rire jeté-visage qui titube ton père au-delà.
Et l’on respire blessure comme un cheval qu’on damne.
Alors, biffe noir les hilaries, porte voile noir en scaries et porte masque à la commissure jusqu’à l’oublinoir de ton temps vertige du lâcher giron, puis macère à la lie les râpures toutes des tapinois multiples.
Et pleure lacryme amer sous la grande voûte soir ce petit clin d’œil rouge de l’humeur fatum du temps.

geo-poemesite

Debout-comme-il-peut

En ces temps de sombres ricoches des sombres, il a dit, à la cogne aiguë des hystéries, « je voudrais être un nuage…ne rien ressentir, ne pas souffrir…pouvoir disparaître ».
A la ravage de mon sang! Ragées d’épingles sur les blessures du temps longtemps.
Et ça grince morsure, crisse sur le nerf archaïque et mal apprivoisé des hébétudes, à la racine carrée de mes relents saute-décades d’homme marigot, homme dans son maelström à l’inverse, homme dans son eau jusqu’aux genoux, rigole! Jusqu’à la poitrine, oui! Homme dans les dépôts-flottés de sa mère et les restes à la stagne de son père.
En ces temps des échos qui éclatent en bulles soufrées des surfaces, il a dit « je voudrais être une pierre… pas vieillir, pas mourir…et si tu exploses, tu existes en plusieurs morceaux et tu fondes une famille de cailloux ».  Réveil des ratures rauques! Blêmes poussées des flagelles!
Où va l’enfant? A la pente des histoires miennes?
Il est grand l’heure d’ouvrir les placards de ses propres morts, déplier leurs draps, couche des derniers souffles, y étendre son nu autant de temps voulu, y déposer son sommeil, porter leur linge à peau comme oripeaux au partage des dépouilles jusqu’à l’imprègne des vives ondes mortes.
Puis se lever, homme debout-comme-il-peut, mais debout, serrer l’enfant contre torse nu, libre de ses morts, fort de ses morts, beau et grandi de ses morts, poser les cendres nouvelles sur sa nuque, sous ses pas, comme un sol nouveau, à l’aplomb juste d’un nouveau soleil!

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A l’heure des seuls

Le sommeil glisse, rémora dans les plis du soir, et coule son encre à huit bras à la ventouse des respirants diurnes.
C’est qu’il tente, le sommeil! Sa paix appose et pèse à l’émollient  sur les bimbeloteries du geste d’être et les phonèmes matamores de l’oubli des fins.
Il tente! L’apaisement des tutti quanti, des jours jaunes aux poudrées de safran sur la révulse des rétines, des jours opaques aux tisons du lac et des jours rouges aux outrées de souffrant à la course du temps.
C’est qu’il porte le sommeil! Sa tâche en piédestal et ingère les harangues du vain et tente encore et rêve Graal et trophée la grande détremble des tremblants.
Mais la nuit gagne au mauvais jeu, dépèce toutes les chairs du soi, jette sel, jette tranches aux chiens, démâte les vertiges pires, les vertigos vertiges des fleurs datura à corolles de chute, puis secoue sans appuis, par les étages, les prénoms des chers enfants avant d’y jeter mon corps-mien raidi aux jalons frêles piqués au sol seul, laxe et fuyant.
Alors le sommeil pose genou, prépare l’heure, étend son aura sur de meilleurs sujets qui font force de lui, régurgite les patiences du vain et son chemin de paix, passe. A la manquée des cibles. Sale miroir maudit des insomnies diffractées!
Alors…à l’heure des seuls, quand les murs ne bougent, la nuit tire ses lignes de hauts fonds sur les frappères plantées dans les poignées de nerfs qui gémissent à l’abysse
et tanguent au nadir
et enfantent aux multiples.

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Le lien rêvé

Dans la nuit du 10 au 11 juin 2002, mon père est mort, écorchant toutes les peaux de ma vie d’homme, laissant à vif l’enfant nu.
Alors … hurler comme un chien sous un voile noir que la vie n’a jamais changé de nuit, que cette mort laisse un amour-gâchis, le spectre d’une relation de nerfs et d’os, de molaires crissées, de silences à la lie, de rancunes en apnée et de regrets ras la gueule.
Mon père est mort et j’ai deux enfants. Clotilde et Geoffrey, mes petits, mes grands, mes anges.
Comment vivre au jour nouveau ? Que leur offrir avec ces souvenirs-encores d’amour taché, de craquelures dans le sable blanc, de quatre-heures à la cendre, d’éclats de peurs et d’amer ?
Mais la mort a ses vertus, la mort câline, souffle l’espoir, ranime les relations blessées à l’exsangue, épluche les lambeaux talés de la vie et offre de plonger le poing dans la chair du lien.
Faire fondre les ratés du passé pour couler des lendemains si beaux. Si beaux à sculpter, si beaux à la larme, à tenir chaud, si beaux à photographier. Pour donner couleur, sang, peau, éternité … au lien rêvé.
Alors … ce fut l’aurore de la chasse compensatoire, comme à la harde, la quête, sans recul, sans maîtrise, comme le squale file les poussières de sang, la langue du naja les tiédeurs corporelles.
Balbutier les désirs, exhausser les espoirs à la verticale du rêve, boire mathusalem l’émeraude liquide, gouler les larmes des rochers et bâtir à mains nues des battements de vie et de marbre brut.
Et puis … douter … calmer la spirale du jeu ? Trop tôt, trop beau ! Pas encore !
Alors … tamiser de nouveau son passé, lâcher les graviers dans le cours du pardon ou le mouvement de l’oubli, mais serrer les éclats dans les plis de sa peau. Muter l’horizon en œuvre de grâce, mettre sous écrin l’intime jusqu’à la fibre, l ‘émotion en sa pulpe.
Rêver le bonheur dans chaque cillement, chaque commissure, chaque atome d’enfant.
Douter plus avant, voir moins brume dans son jeu, déceler les stratagèmes de la mort dans cette course à la relation absolue, matrice de tous les futurs.
Cadeau-fardeau ! Renoncer à bâtir avec la vie un autel pour le temps de la mort, cesser de vouloir glisser son macchab dans leur corps d’un autre âge, la soif d’amour dans leur cœur à choisir, la peur d’être oubli dans leur vie.
Cadeau-fardeau ! Et que je te repasse les reliques et la braise, d’une paume l’autre, de père en fils en fille, d’âme en âme.
Souffler pour attiser la flamme, la foi, l’idée de soi, quand même !
Souffler plutôt pour apaiser la brûlure en son sillage, empêcher que le don ne vire à la scarification vivante en dévoration.
Laisser le cri dire son onde… et leur glisser dans les mains les fleurs à colorier de la nouvelle tangente du lien rêvé.

poeme-milan

Au marbre du milan

Mon père est celui qui pardonne aux pendus et jette ire et cailloux aux pies et aux corbeaux à fronde pure et tendue. Et attend la même de Dieu et de ses houles d’ouailles !
Par marque de vie, toujours il monta dans la barque des hères et des frères humains, au haro des hordes et des puissants bardés, malgré les maugréants et les trop pieux marchands.
Il reçut dans ses chairs, et plia, et ploya, les dagues des mépris, les mots-pierre des front-bas et des indélicats, et porta en sillons les pleurs de l’exil et des ailleurs fanés.
Et il marqua au front sur la ligne impérieuse qui part de l’œil indien et court au cœur, au ventre, les lois de la bonté, les colères blessées et les recours tapis.
Sous le plomb sec et coulant de l’ilien soleil brûlant les sèves en or, comme adoubé par la haute brûlure qui m’ancre à l’âpreté, je lui rends visite à l’été, signant croix, pliant genou et allégeance à sa terre de territoire.
Je m’assieds sur la dalle des couchés dans les prémices de la vérité du temps, je lui fais rond de mon dos et partage sa vue à l’étendue des bras.
Une vue qui étire son murmure des enfins et des regrets de lave, qui grave la surface du calme et sculpte l’épaisseur même de l’attente. Au sillage du milan.
… Et je bois ce qu’il voit, amarré pour le restant et figeant mes hagards.
Depuis son petit coin du monde, il voit la mer au loin qui souvent varie dans la course de l’astre, bleue comme le sang-chose de la pierre de fond, gercée d’écailles et de miroirs aux heures, la mer, grand muscle de muqueuse qui absorbe le temps, comme un corps spongieux qui ne cesse succion dans une lente constriction de sa mémoire et de son vide. Sans même une aile de frisson pour l’être de mon père, pour sa chair de douleurs et de rien, et pour sa contrition.
Il voit aussi la barrière de bois et de peu, débrouillée de fils et de fer, de bouts de gazinières, il voit le champ de terre et de restes de foin atterrés de chaleur, semé de pierres, d’ombres équines et de crottins, d’agonies de grillons et de coques d’amandes foulées et orphelines. Au glissement du milan.
Et puis, penche le vieil amandier qui donne, à la peine, dans les nœuds et les membres de son âge quelques fruits de velours pour le geste et pour le passant. Et pour le rituel aussi, que je sers chaque été, goûtant la chair blanche comme une hostie amère.
Mais l’arbre étend son autre vertu. Son ombre de cils et de salut sur la petite fille qui de grandir cessa, preuve aux empans du marbre, et figea souffle aux jalons des saisons, et qui depuis, voit processions de penchés et de châles à l’heure de tous les saints et qui ploie tout autant sous la charge des fleurs nourries du sel des pleurs.
Mon père est son voisin de temps, et de lopin, et de veille naturelle. Et je sais qu’il pose sur elle, à l’hiver, comme à la nuit, sa force d’homme, faite du sang des loups, de la bile des chiens et des larmes des faons, et qu’il est toujours là, aux heures et aux besoins du sirop et des baumes.
Je lustre ce jour la plaque des regrets, éternels et aigres et doux, j’arrache à la racine rudérales et rhizomes, je balaie devant sa porte guêpes sèches, peaux de lézard et feuilles mortes… et je pioche mon seuil.  Au calme du milan.
Et je jette un mauvais regard au corbeau buveur de soirs, vorace des châtiés et des sombres ballades, traître à la race de sa haute substance noire, qui guette à l’amandier, repu de miasmes, de tendons et de filandreuses mémoires, et reluit des disgrâces.
Et pour la pie aussi, salope aux voix, aux becquetées sans lois et aux joies des besognes, j’ai la colère et les caillasses armées à chaque paume et chargées à la besace.
Je n’apporte jamais de fleurs que le soleil écoeure. J’y apporte mes humeurs et mon calme, j’y apporte mes pleurs et la conscience fourbue du temps qui pour toujours nous rapproche et nous perd.  Au cri froid du milan.
Mais jusqu’aux confins de nos finis, pitié pour lui je prie.
Et pour la vie, que le temps à pauvres pelletées réduit, et pour lui, terre de sa terre devenu que la lumière du soir exhausse à l’or de son âme, brûlant scories et mauvaises manies, je prie.
Je prie je ne sais qui. Tout l’ému d’ici-bas, les imagos d’en haut, pétrissant fantasmes et méandres aux statues du sacré. Que le plus grand divin l’absolve des vains breuvages et des nerfs maudits, signant au long malheur la route des augustins, et le protège enfin de tout triste chemin ainsi que du grand dam et de ses longues peines et pose sur son lit les onguents de mon cœur plus jamais endurci.
Et pour moi et les miens restants, je joins mains et je plie.
Pour qu’une fois venu le long temps du milan, sur la grande terre de promission d’au delà des vivants, le doux feu du lien consume par millions les buissons à l’ardent et brûle les oublis, l’ombre des abandons et les lois du fatal. Je plie et je supplie que pour toujours les salives et lymphes du vibrant irriguent aux infinis les suppliques et pardons qui lient les passagers de la barque du temps à tous les allongés au marbre du milan.
Et pour que les poussières de nous, et toutes les promesses sur nos cils posées, grelotent,  luciolent et coulent dans le calme courant gorgeant de blond limon les berges aurifères, où souchent les royales et osmondes fougères, portant leurs ombres frêles comme des doigts de pétales sur la mémoire sainte de nos paumes, à nos peaux disparues et fidèles, et chantent un long frisson pour dix archées de temps…
… et mille fois mille ans.

Hommage à mon père et à François Villon.
Comme frères d’infortune.